Fenêtres et Pigeons



Le motif de la fenêtre, en séparant l’intime (l’espace intérieur), et le dehors (l’espace extérieur), confère à l’œuvre une tension, une « charge émotionnelle puissante » qui intéresse Ozeri.

Il exécute sa première fenêtre en 1993, dans la série L’Amérique non construite, une « fenêtre romantique quasiment abstraite », note Mordechaï Omer. Ce n’est plus le cas à partir de 2002-2003 quand il va peindre des fenêtres de son atelier new-yorkais, situé à Long Island City, dans un ancien bâtiment industriel de brique rouge. Pour cette architecture qui respire un passé révolu -notamment sur l’arrière où la vue donne sur une sorte de puits de lumière à l’abandon- Ozeri s’applique désormais à retransmettre la réalité expressive de ce qu’il voit : la décrépitude des murs, les éclats de rouille et les craquelures des peintures délavées, les appuis humides de la fenêtre close fermant l’espace extérieur, la mélancolie d’une heure, d’un jour, d’une saison, « la même langueur sombre et caractéristique » qui l’apparente à Edward Hopper ou Andrew Wyeth, comme le souligne Mordechaï Omer.

Larmes d’un bâtiment, 2004 Huile sur toile, 152 x 107 cm Collection de Ruth et Yoav Gottesman, Tel Aviv


Par un traitement très particulier de la perspective, -directe sur le mur d’en face et souvent dépendante de l’encadrement des volets, ou en abîme lorsqu’il s’agit de représenter le fond de la cour-, il transpose et nous transmet sa peur du vide, sa peur de la hauteur. « La conscience du sol est la plus puissante chose qui soit. Le sol, c’est là que l’on enterre et c’est là que l’on grandit. Mais le sol, c’est aussi la peur d’y aller, parce qu’on a peur pour soi-même. C’est comme une perspective vue par les yeux d’un oiseau ; c’est presque comme si j’étais un oiseau.» dit-il.
Un pigeon peut être ? En effet, ceux qui habitent cet espace réduit, tout au long des saisons, sont des pigeons. Il les redoute d’abord puisque souffrant d’une phobie acquise chez son grand père, à Tel Aviv, lorsqu’il était enfant. Puis il surmonte ses peurs, s’acclimate, les observe. Enfin, il les peint, dans ce décor qui est leur univers, pleinement conscient de la force du vivant qu’il a sous les yeux. « Il n’y a rien de plus fort que de peindre d’après la réalité. La réalité que m’apportait la vie a créé en moi la conscience de peindre (…). Quand on part du réel, c’est tout autre chose. Soudain, on n’est plus aussi sûr, soudain, on n’est plus assez précis, soudain, on fixe le temps, soudain on fait des erreurs, on revient en arrière. Cette forme d’énergie que je n’avais jamais connue auparavant commençait à prendre vie dans ma peinture. »

Ce paysage réduit se peuple bientôt de figures, portraits de ses enfants Adam et Shear, saisis dans un moment intermédiaire, entre « l’absent et le présent » entre le « déjà plus ici » et le « pas encore là ». Une inquiétude sourd de ces regards étranges dont on essaye de comprendre « l’inquiétante effervescence », de cette main qui surgit parfois et dont on ignore les intentions, de ce cadrage en raccourci serré offert par l’entourage architectural – la fenêtre- des portraits.

Ainsi apparaît le cheminement d’un artiste, fasciné par le présent et l’absent et qui, au cours de son évolution prend conscience « de son propre besoin de rendre présent l’absent, de s’approcher des plis de la concrétude, mû par un désir (voué d’avance à l’échec) de toucher le contenu intérieur et dérobé au regard, qui « continue, saison après saison, à démonter dans ses moindres détails cet « espace rompu », ce non-lieu de l’impossible », conclut Mordechaï Omer .


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